Fri, 22 Sep 2023

Ganvie, cite lacustre perchee sur le lac Nokoue est l'une des principales curiosites touristiques du Benin. Temoin de l'ingeniosite et de l'adaptation de l'Homme à l'eau, cette cite est en train de subir des mutations qui risquent de lui faire perdre ses repères authentiques.

En plus d'être un habitat lacustre, c'est une cite socio-ecologique auto construite qui comptait 37172 habitants en 2013, d'après le quatrième recensement general de la population et de l'habitat .

Le double caractère de cite socio-ecologique et de milieu auto construit fait de Ganvie la plus grande cite lacustre vernaculaire en Afrique de l'Ouest. En termes de taille de population, il serait logique de penser à Makoko au Nigeria. Mais la difference est que Makoko, bien qu'il soit un habitat lacustre, est un bidonville informel situe dans la baie de Lagos. A contrario, Ganvie baigne dans un processus ethnoculturel et socio-ecologique vieux d'au moins trois siècles. Ganvie est plus âge que le pays dans lequel il se trouve : le Benin.

Dans cet article, nous allons presenter succinctement sa transformation en cours. Puis nous critiquerons le comparatif de Venise d'Afrique.

Une cite tricentenaire

Le processus ethnoculturel qui a mene à la naissance de Ganvie remonte au 17e siècle et s'identifie aux migrations forcees engendrees par le commerce triangulaire et la traite des êtres humains. Durant cette periode, de nombreux groupes ethniques et/ou claniques vont devoir fuir face aux attaques des puissants royaumes africains et des raids des marchands esclavagistes le long du golfe du Benin. Dans la region du lac Nokoue, deux groupes se sont installes pour echapper à leurs voisins: les Dakomeynu et Sokomeynu.

Au 18e siècle, periode de l'apogee du commerce triangulaire, ces groupes vont s'eloigner des premières zones d'occupation rendues vulnerables par la multiplicite des razzias esclavagistes. Ils vont devoir developper une architecture palafitte adaptee aux conditions lacustres. En plus de l'adaptation de l'architecture, c'est tout un mode de vie qui va emerger. Cette innovation va induire trois phases successives : un passe, l'avènement de tendances lourdes et la prospective etatique.

Le passe

Un regard sur le passe permet d'imaginer un habitat lacustre en etat plus ou moins d'equilibre avec l'environnement ecologique du lac. Lors de cette phase, les Ganvienu peu nombreux ont assis les bases d'un village lacustre sur pilotis. Ganvie est alors un condense de richesses culturelles purement autochtones.

Les cases etaient sobres et rustiques, faites de materiaux vegetaux et les ressources naturelles durablement exploitees. Durant cette phase qui dure jusqu'à l'independance du Dahomey (actuel Benin) en 1960, Ganvie est devenue l'une des destinations touristiques favorites en Afrique de l'Ouest.

L'activite economique principale lors de cette phase est la pêche et la commercialisation des ressources halieutiques. Cette phase marque aussi le debut des echanges avec les villages terrestres qui assurent le ravitaillement en produits vivriers agricoles.

Les tendances lourdes

On entre ensuite dans la phase des tendances lourdes caracterisees par un etat de transformation avancee. En effet, comme tout milieu peuple, la cite va progressivement subir l'effet de trois stress : l'accroissement demographique, les changements climatiques et l'amenuisement des ressources ecologiques.

Entre 1962 et 1984, la population de Ganvie est estimee à 10 684 habitants avec taux de croissance demographique de 0,84 %. Elle va presque doubler en 2002 passant à 20768 habitants. Puis à 24501 et 30153 habitants respectivement en 2006 et 2011. Cette croissance dans un milieu ecologique fragile va accelerer la pollution des eaux et la degradation progressive du cadre d'habitat. Cette phase est aussi marquee par la difficulte des pouvoirs publics à investir à Ganvie. Les financements d'infrastructures scolaires, sanitaires et d'assainissement sont juges superieurs aux possibilites. Les coûts sont 30 à 50 % plus eleves par rapport aux villes terrestres beninoises.

On assiste aussi à un etalement incontrole du tissu urbain. L'etalement lacustre suit son cours dans toutes les directions sur le lac. Les forêts et plantations en bordure de lac sont concedees et exploitees. Ces dernières etaient les sources d'approvisionnement en materiaux vegetaux indispensables à la refection des maisons et la bonne marche des activites piscicoles. Leurs disparitions dans l'environnement immediat du lac entraîne des effets domino.

Les populations font desormais face à la cherte de ces materiaux vegetaux. Pour ceux qui peuvent s'en procurer, ils sont desormais disponibles sur de plus longues distances. Les populations se tournent donc vers les materiaux exogènes tels que le plastique et l'alumunium. L'architecture palafitte va muter en une architecture mixte alliant materiaux vegetaux locaux et materiaux exogènes (tole, ciment). Ces problèmes specifiques entraînent de profonds changements dans les comportements culturels et les activites socio-economiques des populations.

L'activite de base qui est la pêche sera fortement impactee. La surpopulation et la surexploitation exercent une grande pression sur les ressources halieutiques qui tendent à diminuer en quantite et en qualite. Les echanges commerciaux quant à eux vont croître afin d'offrir plus d'opportunites à une population enclavee par les eaux. Les echanges deviennent si importants qu'ils plongent leurs racines jusqu'aux villes nigerianes de Badagry et Lagos. Face à la baisse des revenus et à l'accroissement du chomage, un changement d'etat d'esprit pousse les populations à diversifier leurs sources de revenus en misant sur des activites liees au transport lacustre. Cela contribue au developpement d'un système de transport informel mais dynamique.

Les echanges commerciaux et le transport lacustre se developpent sans un plan prealable de perennite de l'environnement ecologique du lac. Les phenomènes de degradation progressive de l'environnement s'y accentuent (pollution de l'air, pollution de l'eau, etc.) jusqu'à aujourd'hui.

En resume, le milieu perd peu à peu de sa valeur; de son authenticite socio-ecologique et se transforme progressivement en milieu très vulnerable pour l'Homme, la faune et la flore.

La prospective etatique

Puisqu'on assiste à la disparition progressive du mode d'habitat traditionnel qui faisait l'authenticite de la cite, les touristes seront moins nombreux à visiter la cite. Le cadre architectural en pleine mutation est moins attrayant et les consequences se feront davantage ressentir sur le plan economique.

On note une baisse des revenus pour l'Etat beninois et la commune de So-ava. L'artisanat, bien qu'etroitement lie au tourisme, tente de compenser les pertes. Mais il souffre d'un manque de visibilite. Cette situation est paradoxale, compte tenu du potentiel touristique enorme de la region.

La transformation abrupte du milieu auto-construit est percu par l'Etat beninois comme une opportunite economique pour le developpement touristique. Les problèmes sont multiples : l'architecture sur pilotis, l'organisation traditionnelle de l'espace, le manque de materiaux locaux, la densite elevee des concessions et la pollution environnementale, etc. Ce sont des chantiers interconnectes auxquels il faudrait repondre.

Malgre ces enjeux existants, l'absence de projets infrastructurels etatique à caractère de developpement socio-communautaire lors des decennies passees soulève la question de l'approche à adopter en matière d'amenagement. Des travaux debuteront tout de même en 2018 sans vraiment prendre en consideration les stress urbains en cours. Et comme consequence de cette intervention exterieure au processus d'evolution historique du milieu, l'Unesco met en garde contre un possible retrait de Ganvie de la liste indicative du patrimoine mondial.

Conclusion

Notre equipe de recherche recommande que les futures interventions tiennent compte d'etudes approfondies sur les populations dans leur vie quotidienne afin de comprendre leur realite. Cette approche est essentielle car sans les Ganvienu, il n'y a pas de Ganvie.

Ganvie n'est plus un village lacustre, mais une cite lacustre. Cette cite lacustre similaire à une ville tertiaire de taille moyenne au Benin merite de la souplesse et de la connaissance profonde avant toute intervention amenant à son amenagement equilibre pour l'Homme, la faune et la flore. Et compte tenu de la richesse historique, culturelle et d'urbanisme bleu vernaculaire, il est aussi primordial d'inflechir le comparatif de Venise d'Afrique qui pèse dans l'imaginaire collectif. Les Venitiens ont bâti Venise et à Ganvie, ce sont les Ganvienu qui ont bâti et ont fait prosperer la cite sur trois siècles. Ils sont les mieux places pour repondre à la situation de degradation actuelle et sont les acteurs qui pourront reellement inflechir les tendances observees.

Encourager l'imaginaire d'une Venise d'Afrique ne facilite pas le processus d'appropriation des caractères authentique et culturel africain qui sont profondement enracines dans le quotidien, le vecu, la perception et la representation de l'habitat lacustre. Cette critique est d'autant plus importante en contexte mondial de decolonisation des pensees axees sur le comparatisme nord-sud. Ganvie ne devrait plus être colonise par des groupes de mots si une prise de conscience veritable des enjeux sociaux veut être fait. Ganvie est la Ganvie d'Afrique par respect envers l'heritage douloureux legue par les ancêtres ayant bâti cette cite tricentenaire.

Dominique A. Faïzoun, botaniste et pedologue, a contribue à la redaction de cet article. Il est l'ancien chef service à la planification urbaine de la mairie de So-ava.

Author: Fmy Fagla - M. Urb., Doctorant en tudes urbaines, Universit du Qubec Montral (UQAM) The Conversation

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